Carine Bovey | Pénétration artistique

Pénétration artistique


  • 22 mar


  • Marie-Carine Favre

Des bonhommes-fleurs viennent se glisser dans un monogramme, des yeux apparaissent dans les broderies d’un manteau ou dans l’imprimé d’un sac Lady D et des lignes viennent orner le cadran d’une montre… Ces symboles se seraient-ils échappés d’une galerie d’art? Depuis plusieurs années, le pop art s’invite dans les maisons les plus prestigieuses et donne naissance à des créations inédites. Qui sont ces artistes? Sont-ils en mal de reconnaissance ou est-ce simplement le monde de l’art et du design qui restent intimement liés? Retour sur les collaborations les plus emblématiques.

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Jeff Koons et Richard Geoffroy, maître de chai chez Dom Pérignon (2013)

La vénus de chrome

Balloon Venus, ainsi se nomme l’écrin du Dom Pérignon rosé millésimé de 2003. Ce modèle réduit de la sculpture de Jeff Koons appartenant à la série Antiquity fait référence à la Vénus de Willendorf retrouvée en Autriche datant de 23’000 ans avant l’ère chrétienne. Avec son design parfait et ses courbes sensuelles, Balloon Venus est sans doute l’une des collaborations les plus réussies entre un artiste et la maison. Nous sommes bien loin des sculptures en résine mettant en scène les ébats sexuels de l’artiste et de la Cicciolina, son épouse de l’époque. Aujourd’hui, le studio Jeff Koons n’emploie pas moins de 250 jeunes artistes réalisant les projets picturaux et sculpturaux du célèbre plasticien. Entre les vidéos pour Google, les pochettes pour iPhone ou les sacs à main pour H&M, l’artiste vivant le plus coté de la planète multiplie les collaborations les plus improbables, au risque de créer l’overdose.

 

Maurizio Cattelan, Him (2001)

Him (2001)

Album photo surréaliste

Plus connu pour ses œuvres controversées, l’artiste italien Maurizio Cattelan crée avec son magazine ToiletPaper la campagne publicitaire automne-hiver de Kenzo en 2013. Photographiée par Pierpaolo Ferrari, la campagne aux allures surréalistes et aux couleurs acidulées a été imaginée comme une série de montages photo ludiques, où sont mis en scène l’actrice Rinko Kikuchi et le mannequin Sean O’Pry. Cette série d’images rappelle la scénographie du défilé choisie par Humberto Leon et Carol Lim, directeurs artistiques de la maison de couture. L’univers décalé de ces derniers s’accorde parfaitement avec l’esprit du magazine d’art.
L’artiste est exposé à la Monnaie de Paris jusqu’au 8 janvier 2017, où l’on peut découvrir une vingtaine d’œuvres, dont La Nona Ora et Him. Lorsqu’on lui demande si l’art doit choquer, il répond: «Je crois que les images qui nous viennent du monde sont bien plus choquantes que n’importe quelle œuvre d’art. Le but de l’art est de poser des questions, non d’apporter des réponses.»

Campagne publicitaire pour Kenzo (2013), réalisée par ToiletPaper, magazine de Maurizio Cattelan

Campagne publicitaire pour Kenzo (2013), réalisée par ToiletPaper, magazine de Maurizio Cattelan

 

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Collaboration entre Louis Vuitton et Takashi Murakami (2003)

Flower Ball (2002) Takashi Murakami

Flower Ball (2002)

Figures Kawaii

C’est en 2003, après trois ans de négociations, que naît la collaboration entre Louis Vuitton et l’artiste japonais Takashi Murakami. L’idée première de Marc Jacobs était de casser les codes en associant la scène artistique à ses créations. Ce fut la plus longue collaboration entre une maison française et un artiste. Durant treize années, Takashi n’a cessé de réinterpréter le monogramme. D’abord multicolore, puis orné de cerises, de fleurs et de personnages aux allures manga, en passant par le camouflage, le père du mouvement Superflat a su intégrer avec brio l’univers graphique déjanté japonais dit kawaii au luxe parisien. Ses œuvres sont essentiellement composées de motifs et d’illustrations en aplat empruntés aux dessins animés nippons. La multiplication des fleurs dans Flower Ball (2002) rappelle celle du monogramme présent sur les toiles des sacs Louis Vuitton. La combinaison de ces univers que tout oppose a su surprendre et apporter une touche décalée et moderne, rajeunissant ainsi l’image de la marque. Bien que Takeshi fut vivement critiqué, car le Superflat est censé évoquer la superficialité de la culture consumériste japonaise, il collabora avec une quinzaine d’autres marques, dont Casio et Comme des Garçons.

Graffiti GuccisSimi

L’artiste de rue Trevor Andrew est en train de peindre dans son studio à Brooklyn lorsqu’il reçoit un appel du créateur Alessandro Michele, lui proposant une collaboration pour la collection automne-hiver 2016 de Gucci. Lors d’une fête d’Halloween, l’homme se fait remarquer grâce à un costume de fantôme confectionné à partir de ses draps Gucci, lui valant le surnom de «Guccighost». Vouant un culte presque obsessionnel à la marque de prêt-à-porter, Trevor tague les rues de New York de son interprétation très personnelle de l’univers Gucci, à travers un fantôme arborant le logo GG. C’est ainsi que l’inattendue collection capsule GucciGhost voit le jour, où le graffiti d’un diamant flirte avec le vison et le logo GG sprayé accompagné d’étoiles danse sur la soie.

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Ryan McGinness Dark Energy 2013

Dark Energy (2013)

Impressions psychédéliques

A l’occasion de ses 250 ans, la distillerie Hennessy a fait appel à l’artiste américain Ryan McGinness. Un des motifs de Dark Energy (2013) vient orner l’étiquette de la bouteille et se décline en niveaux de gris pour le coffret. Ce n’est pas la première intrusion de l’œuvre de cet artiste dans le monde de la mode et du luxe. On a déjà pu admirer ses spirales aux couleurs vives issues de la série Dark Hole sur les accessoires de l’enseigne Incase en 2011. Ses spirales calligraphiques attirent le spectateur vers le centre de la composition. Leurs couleurs fluorescentes créent un contraste étonnant avec leurs formes aux courbes plus traditionnelles. Parmi ses nombreuses collaborations, Reebok (pour un modèle de sneakers) et de nombreuses marques de skateboard. On notera aussi la façade de la boutique Longchamp à Paris, l’été dernier : imprimées sur du vinyle, les œuvres cultes de l’artiste sérigraphiste recouvrent des panneaux monumentaux, créant ainsi une construction géométrique à l’iconographie graphique, procédé très utilisé dans le monde de la communication.

Ryan McGinness Longchamp

Façade de la boutique Longchamp à Paris, été 2016

Montre Hublot Classic Fusion Cruz-Diez (2015)

Montre Hublot Classic Fusion Cruz-Diez (2015)

Lignes directrices

L’artiste franco-vénézuélien Carlos Cruz-Diez a une approche quasi scientifique de l’art. Considéré comme l’un des acteurs principaux de l’art optique et cinétique, il est un véritable théoricien de la couleur. «Je propose la couleur autonome. Sans anecdote, dépourvue de symbolisme, en tant que fait évolutif qui nous implique», explique-t-il. Un art de la précision qui l’amène à collaborer, à l’occasion d’Art Basel 2015, avec la manufacture Hublot. Il adapte une de ses recherches, la Chromointerférence (1964), à trois montres. Les lignes de couleur juxtaposées caractéristiques de son travail sont imprimées sur trois cadrans; en superposant à ces plans fixes une trame noire mobile qui se déplace toutes les minutes, d’autres gammes de couleurs sont générées, offrant ainsi des harmonies de couleurs différentes toutes les douze heures.

Lady D de Dior

Lady D de Dior

Les fleurs éternelles

Des fleurs aux couleurs psychédéliques et un œil sur l’iconique sac Lady D, tel est le fruit de la collaboration entre l’artiste britannique Marc Quinn et la maison Dior à l’occasion de l’ouverture de sa nouvelle boutique à Londres en juin dernier. La beauté éphémère des orchidées, issue de la série In the Night Garden, revisite et apporte une touche moderne au sac conçu à l’origine pour la princesse Lady Diana, et à la petite maroquinerie. Quant à l’iris, rappelant les toiles rondes We Share Our Chemistry With the Stars, il renforce l’image avant-gardiste de la marque. Marc Quinn crée ainsi une collection hyper-capsule. L’empreinte de l’homme sur la nature et le caractère éphémère de chaque être vivant sont une préoccupation importante chez l’artiste. Beaucoup de ses œuvres sont élaborées à base de matériaux périssables, qu’il contrôle grâce à la congélation. Un jeu perpétuel entre le temporaire et l’éternel.

Marc Quinn The Eye of History (Atlantic Perspective) Raw Earth, Concrete Hoodie et Under the Volcano. Atacazo Ecuador, Galerie Thaddaeus Ropac (2012)

The Eye of History (Atlantic Perspective) Raw Earth, Concrete Hoodie et Under the Volcano. Atacazo Ecuador, Galerie Thaddaeus Ropac (2012)


Un entomologiste en vogue

C’est en 2013 que l’artiste britannique Damien Hirst crée 20 sacs en édition limitée pour Prada. Conçus en plexiglas et recouverts de véritable insectes, ils furent vendus lors d’une vente aux enchères secrète au profit de l’association Rota (Reach Out To Asia). A l’occasion du dixième anniversaire de la célèbre écharpe à imprimé crâne d’Alexander McQueen, une interprétation du crâne par Hirst apparaît sur un foulard de la collection printemps-été 2003, restant à jamais un objet culte. Les petits invertébrés de l’artiste s’invitent à nouveau sur les foulards de la maison de couture lors d’une seconde collaboration en 2013. On peut reconnaître l’œuvre Capaneus (2012) sur certaines étoffes, puis le nombre d’insectes décroît, ressemblant alors plus à I Feel Love (1994). Le plasticien affectionne tout particulièrement le cristal ; parmi ses collaborations les plus remarquables figure celle avec Lalique, où les papillons laissent leurs empreintes sur des panneaux de cristal, donnant naissance à la série Eternal. Selon l’artiste, les lépidoptères reviennent à la vie lorsque la lumière les traverse. Damien Hirst finit par créer son propre label, sous lequel il commercialise divers objets, ce qui lui vaut de nombreuses critiques, dont le fait de ne pas respecter le marché de l’art et de devenir une marque. Un artiste doit rester un artiste.

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Lalique

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Prada

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Alexander McQueen

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Dots Obsession (2012)

Des points, c’est tout!

S’il y a une artiste qui a réussi à imposer son univers à une marque, c’est bien Yayoi Kusama, bientôt 90 ans. Son œuvre explore les champs de la peinture, de la sculpture et du design, nous invitant à un voyage entre Orient et Occident. Les pois, marque de fabrique de l’artiste, envahissent les toiles et les espaces au-delà de leurs frontières. Un effet accentué par la présence de miroirs réfléchissant ces motifs à l’infini. Il n’y avait donc rien de plus naturel, à l’occasion de sa collaboration avec le célèbre malletier français Louis Vuitton en 2012, à ce que ses pois ne se contentent pas d’orner les sacs à main, mais se propagent sur les murs
et le mobilier de la boutique, façon Yellow Pumpkin (1992). Ils s’invitèrent jusqu’à l’extérieur de la boutique new-yorkaise, au point d’en recouvrir toute la façade. Une invitation à la découverte du monde merveilleux de Kusama… et la possibilité de posséder une petite part de son art en sortant de la boutique. Notons que cette collaboration ne fut pas le premier coup d’essai dans la mode pour Yayoi : dans les années 1960, elle avait créé sa propre marque de vêtements, The Nude Fashion Company.

The Fashion Nude Company

The Fashion Nude Company

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Scénographie aux airs de Yellow Pumkin

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Boutique Louis Vuitton à New York

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Doc Martens, automne-hiver 2016

Pour l’amour de Toby!

En automne 2015 on a pu découvrir d’étranges créatures sur les vêtements et accessoires de la marque de prêt-à-porter américaine Coach. Ces lapins aux yeux bandés, ces petits léopards sanguinaires et autres sirènes greco-romaines apportant une touche décalée à la collection sont le fruit de la collaboration entre l’enseigne et l’artiste Gary Basman. Considérant la mode comme de l’art à part entière, l’artiste pluridisciplinaire californien et Coach on voulu montrer cette série d’habits comme une extension de l’art du dessinateur, et non comme du marketing. En effets, les personnages ornant les création de Stuart Vevers sont issus de l’univers cartoon de l’artiste. A la fois innocents et adultes, les animaux et les humains évoluent dans des scènes de vie tournant parfois à l’orgie (The Hills of Creamy Goodness, 2007) lui valant une collaboration avec la marque de porte-monnaie Poketo en 2010. Mais la figure la plus emblématique reste sans hésiter Toby, son alter ego iconique. Elle le suit partout: dans ses tableaux, For the Love of Toby, dans ses rencontres et il s’introduit même chez Sanrio en 2009 aux côtés d’Hello Kitty. Cette année, Toby vient orner les bottes et les t-shirt jaunes de Doc Martens, en édition limitée. Le personnage HotChaChaCha vient se poser sur une chaussure moins imposante avec un décor inspiré du Jardin des délices de Jêrome Bosh.

Gary Baseman, For the Love of Toby, acrylique sur panneau en bois (2005)

For the Love of Toby, acrylique sur panneau en bois (2005)

Collection automne-hiver 2015 de Coach

Collection automne-hiver 2015 de Coach

Kaléidoscope urbain

C’est pour la collection automne-hiver 2015 de Max Mara que Ian Griffiths fait appel à l’artiste américaine d’origine ukrainienne Maya Hayuk  pour créer une paire de lunettes inédites. Ayant carte blanche, l’artiste crée une peinture tout à son image spécialement pour l’occasion. Connue pour ses fresques psychédéliques, l’œuvre de Maya est une vision à travers un kaléidoscope imaginaire, tel un filtre photo venant égayer la mélancolie du quotidien urbain. Dans une abstraction géométrique perpétuelle, on retrouve un axe de symétrie verticale, créant un effet miroir. Quelque fois viennent se glisser des formes plus organiques, comme lors de sa collaboration avec Sony pour le Laptop Vaio en 2007 ou encore la campagne publicitaire pour la vodka Absolut en 2004.

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Lunettes Max Mara, automne-hiver 2015.

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